Le dossier de la lettre d'information

Enjeux et visées de l’alphabétisation : quelques éléments

La plupart des définitions de la situation d’analphabétisme indiquent ce dont les personnes seraient privées et qui, dans notre « société de connaissances » basée sur l’écrit, avoisinerait presque une notion de handicap : à savoir, l’incapacité de comprendre et d’user d’un quelconque code écrit.

Pour comparer l’analphabétisme aux autres situations (illettrisme / FLE) la distinction s’articule schématiquement sur l’indice principal de la biographie scolaire (scolarisation ou non scolarisation des personnes). Avec une instruction généralisée en UE (la majorité des enfants passent 9 à 10 ans dans l’enseignement scolaire), ce serait donc en grande partie les personnes d’origine « hors UE » qui connaîtraient cette situation d’analphabétisme. Même si, plus à la marge, l’on peut rencontrer des adultes ayant été scolarisés en langue française qui ne maîtrisent toujours pas les paires syllabiques minimales et parfois même à de rares occasions l’alphabet.

Quelles que soient les raisons de cet analphabétisme (choix parentaux, contraintes économiques, absence d’infrastructures éducatives sur les lieux de vie du pays d’origine, non disponibilité aux activités d’apprentissages etc.), les personnes n’ont souvent pu effectuer les premiers apprentissages auprès de pairs (autres élèves) dans un contexte formel (l’école) et s’approprier :

  • Un socle fondamental de compétences (littératie, numératie, repères spatio-temporels, raisonnement logique …)
  • Des rituels et méthodologies d’apprentissage (« métier d’élève », « routines scolaires » et « l’apprendre à apprendre »),

Et travailler à développer dans ce cadre :

  • Des habiletés cognitives concourant à un meilleur apprentissage des compétences langagières (la mémoire de travail, l’inhibition -ou contrôle inhibiteur, la flexibilité cognitive ou mentale, la planification, l’attention),
  • des habiletés  (geste graphique et motricité fine)

 

Dès lors, on s’aperçoit que les enjeux et visées de l’accompagnement des publics en alphabétisation ne peuvent correspondre tout à fait à ceux des publics instruits, habitué aux activités pédagogiques, qui ont déjà fréquenté et usé d’un code écrit (illettrisme ou FLE) dont ils peuvent se servir pour fixer des notions. Les parcours d’apprentissage vont nécessairement différer en objet (contenus et objectifs), en durée, rythme et modalités. Le cadre didactique du FLE, le référentiel du Cadre Européen de Référence pour Les Langues créé à l’origine pour favoriser la mobilité des étudiants « Erasmus » puis des travailleurs intra UE. (donc pour des personnes instruites inscrites dans une dynamique d’apprentissage ou possédant des agirs professionnels) s’avère inadapté sur beaucoup de points. Même si l’ajout en France du niveau A1.1 est venu atténuer l’écart en prenant en compte ces premiers pas dans l’écrit.

Des activités pédagogiques aux visées spécifiques

Décodage / encodage, perception du rapport graphophonologique, identification et maniement des formes d’écriture (cursive, script, capitale d’imprimerie), acquisition du geste graphique, des repères spatiaux (sens d’écriture, écriture sur la ligne, repères et disposition de l’écrit dans le support d’écriture), vont ainsi occuper pleinement et longuement la personne en processus d’alphabétisation dans le cadre d’un accompagnement individualisé et bienveillant qui encourage ces lents cheminements souvent vacillants. L’accroissement des compétences d’attention et de persévérance dans la tâche deviendront aussi déterminantes. De même, l’évolution du « rapport à l’écrit » dans ses dimensions pragmatiques (il est aussi l’espace du juridique, de l’officiel et de la trace mémorielle d’importance).

 

 

Des enjeux sociaux et d’autonomie pour les personnes concernées :

En 2001, Christine Candide, dans son article Apprentissage de la langue : vers une lente émergence d’un droit  soulignait que « Trop de jeunes et d’adultes vivent en situation d’insécurité linguistique. Il faut sérieusement analyser les enjeux sociaux et politiques du langage. C’est un enjeu de démocratie. ». Elle ajoutait : « La vraie question, celle qui doit nous mobiliser, est de savoir comment distribuer de manière équitable le pouvoir linguistique afin que certains ne soient pas exclus de la communauté de parole, de lecture et d’écriture » (https://www.persee.fr/doc/diver_1299-085x_2001_num_125_1_1227)

 

Hervé Adami et Virginie André en 2014 affirment également dans un article sur la sécurisation langagière des adultes :  « L’insécurité scripturale est donc bien une forme d’insécurité langagière d’une part parce que l’écrit est une compétence langagière à part entière et, d’autre part, parce que sans ces compétences scripturales, le développement de celles de l’oral est obéré. » https://hal.science/hal-01104924/file/Adami_Andr%C3%A9_RFLA_2014.pdf

De son côté le collectif « Lire & Ecrire » Belgique rattache la question des actions d’alphabétisation au champ de l’Education permanente, dans une logique de promotion sociale et d’autonomisation des personnes (par un processus d’empowerment), rejoignant les perspectives de Paolo Freire. Ainsi, alphabétiser c’est permettre aux personnes concernées de pouvoir devenir auteur de leur propre devenir dans différents domaines (sociaux, culturels, économiques et citoyens) et leur permettre à leur tour d’exercer des responsabilités socioéconomiques.

L’accès au numérique :

Malgré certaines interfaces facilitantes (commandes vocales, traducteurs etc.), 95% des contenus du numérique relèvent des savoirs de base. L’ensemble des actes administratifs est en langue française et une majorité de ces actes se réalisent en ligne. De fait, les publics en situation d’alphabétisation font partie des publics les plus « éloignés » du numérique par l’incapacité à traiter l’information écrite et il y a là un véritable enjeu.

Les réponses aux besoins en alphabétisation :

Sur notre région, si l’on excepte le dispositif linguistique OFII consacré aux publics allophones primo-arrivants dans le cadre du Contrat d’Intégration Républicaine, les politiques publiques ensuite réservent essentiellement l’accompagnement linguistique aux publics FLE ou à ceux en situation d’illettrisme. Hors, un nombre non négligeable de la population immigrée, installée le plus souvent depuis un certain temps sur le territoire, est encore en situation d’alphabétisation. De même des membres issus de la communauté des gens du voyage. Ces personnes bénéficient d’un accompagnement principalement dans les structures de proximité et autres associations caritatives qui ne proposent que des petits rythmes (2 à 4h/ semaine) et s’appuient essentiellement sur des intervenants bénévoles. Quelques-unes de ces associations sont soutenues dans le cadre des politiques publiques. Il est encore difficile de savoir si ce contexte favorise des progressions importantes dans les apprentissages. Le soutien de ces offres en collaboration avec leurs acteurs/animateurs qui recensent les besoins ou l’intégration dans les dispositifs de droit commun des publics en alphabétisation sont des éléments à explorer davantage.

Professionnalisation et qualification des intervenants :

Il n’existe pas réellement de formation initiale conséquente  pour les formateurs en alphabétisation.

La plupart des CRIA assurent la majorité des formations de formateurs dans le domaine.

Quelques rares volets de DU ou de master 2 à dominante FLE peuvent aborder les problématiques de littéracie (dont l’alphabétisation) : on peut citer par exemple le Certificat Universitaire « Formateur en français et en littéracie » de l’université Grenoble Alpes lien vers le certificat. La plupart des formations sont souvent courtes et ponctuelles. On peut également citer le collectif Alpha belge http://www.collectif-alpha.be/ la plateforme interCRIA Doc en Stock https://docenstockfrance.org/webinaire/face-a-la-diversite-des-approches-et-outils-pour-lalphabetisation-des-adultes-comment-sy-retrouver-comment-choisir/ et saluer la récente initiative inter CRIA du projet Pop Alpha https://reseau-cria.fr/pop-alpha/ plateforme de professionnalisation et de ressources dans le domaine.

Cette professionnalisation des acteurs et la capitalisation des ressources est l’un des enjeux de l’alphabétisation aujourd’hui.